Jérémie Bruand explore les formes et les matières dans l’élaboration de protocoles rigoureux. Chacun de ses travaux sont le fruit d’expériences répétitives et d’une observation sensible des réactions qu’il provoque sur des matériaux pauvres et parfois récupérés (papiers fax, papiers abrasifs usagés, briques…). C’est dans ces actions rationnelles aux processus physiques et mathématiques simples que se composent des oeuvres sérielles. A la fois dans la maîtrise des mécanismes et le désordre accidentel qui en résulte.

Dans Tour, il suspend deux marqueurs au dessus d’un support toile ou papier fixé sur un tour électrique. Au rythme des rotations, ils glissent, se détachent, effectuent des circuits variés. Chaque dessin est la trace immuable de l’instant de réalisation. Ces mouvements circulaires aléatoires, ceux là même qui définissent le caractère singulier des dessins, se retrouvent également dans un processus presque inverse à travers sa série Trajectoires/Déplacements. Un dispositif dans lequel un ou plusieurs marqueurs sont suspendus au dessus du support immobile, fixés à un moteur. Cette fois-ci, l’artiste fait le choix d’intervenir. Il ajoute une donnée à l’expérience en perturbant sa trajectoire. Selon les traces qu’il observe, il prend la feuille, la déplace dans un sens ou un autre. Ses compositions s’inscrivent comme la trace d’un accident provoqué sur un accident d’origine. Bien que cette expérience paraisse plus complexe, les formes visibles n’en sont pas moins épurées. L’attention portée inscrit une justesse de mise.
Gravées dans la trace sourde du matériau, bien qu’invisibles à première vue, les rotations mécaniques sont toujours présentes dans les recherches qu’il mène avec du papier de verre usagé. Récupérées dans différentes usines de menuiserie, les bandes d’abrasifs portent les marques du bois poncé sur les machines. Selon l’épaisseur du papier et la nature du bois travaillé, les motifs et couleurs de l’usure varient. Ici, Jérémie Bruand utilise la matière brute et la tord, la plie, la découpe, la plaque ou l’intègre dans l’espace. Selon l’action menée, en surface plane ou en volume, le statut du papier se définit en tant que sculpture, installation ou voir même objet performatif au sein duquel l’artiste, par la répétition et la régularité de ses gestes, devient une machine oeuvrante. Le public constitue dans ce cas un facteur actif de l’accident, une contrainte subtile et inconsciente dans l’envahissement progressif de l’espace et de sa composition.

Les contraintes de déplacements, les réactions en chaîne dans la rencontre de différents facteurs, sont communs à la série nommée très explicitement Accidents où traces de pneus et déchirures de papiers énigmatiques sont conservées sous cadres. Ces traces deviennent un peu moins mystérieuses lorsqu’une fois encore Jérémie Bruand donne des précisions sur l’exécution de l’oeuvre. Au volant d’un chariot élévateur, une grande feuille de papier blanc posée au sol, il tente de faire un demi-tour sur ce seul support. Sans pouvoir en maîtriser le lieu, dans l’impossibilité de voir l’action qui se déroule sous ses roues, le papier se déchire laissant apparaître autour d’elle les traces de son passage. Ce n’est qu’ensuite, qu’il recadre et met en valeur cet effet de surprise. Un effet de surprise qui, tour à tour, s’expose ou se fond intrinsèquement au fil des expériences.
En jouant de bug entre des sons enregistrés et des actions présentes, il arrive même que les deux se superposent et créent un étrange phénomène de perte de repères. La désynchronisation entre l’ouïe et la vue déstabilise les perceptions du spectateur. Ceci est le cas dans ses installations de briques. Posées au sol, les unes à côté des autres, et tenues par des câbles qui les relient à des moteurs, elles tournent de manière aléatoire et à différentes vitesses. L’installation est contemplative. Il faut parfois un certain temps avant de la voir s’activer. Il est ceci dit possible très rapidement d’en appréhender le mouvement par les vibrations des câbles qui effectuent leurs rotations et les traces que les briques laissent au sol. Le temps peut y paraître suspendu, dans une certaine tension face à l’anticipation des faits. Le son de cette même installation, enregistré en amont, tourne en même temps qu’elle fonctionne. Un double accident survient entre l’action présente et les traces de l’action passée, en décalage, dans des moments non donnés.

Déplacer les regards, les interroger sur une ouverture, une déchirure, une fragilité précieuse, faire coïncider dans l’action l’ordre et le désordre, exposer dans le facteur inconnu la multiplicité des possibles, voici les tâches auxquels Jérémie Bruand s’adonne dans son travail.
Face à ses oeuvres, chaque spectateur se situe comme témoin. Témoin des instants de sidérations dans lesquels se constitue la poésie des formes. Ces mêmes formes qui amène l’imagination de chacun à parler d’elle-même par analogies, croyances, culture et expériences mais qui ne peuvent en aucun cas être détachées d’un phénomène de cause à effet. Dans la mise en oeuvre rationnelle et formelle de ce qui échappe, dans les trames indissociables du hasard, il invite le spectateur à la contemplation et à la lenteur, à prendre sa place d’observateur, celle qui précède le rôle d’acteur, à expérimenter par l’observation la découverte de formes en perpétuel mouvement. Dans une générosité certaine et non sans un brin de malice, il nous invite à se laisser surprendre par la simplicité des faits et son étrangeté.

J. Verin, 2015

 

—————————————————————————————

 

Par une intervention minimale, Jérémie Bruand offre une seconde vie, voire un parachute doré, aux matériaux qu’il déniche. Vierges ou en fin de vie, les trouvailles deviennent support ou instrument d’une expérience. Le papier thermique a une vocation informative (tickets de caisse, fax, reçus bancaires…), il est conçu pour renseigner et pérenniser. Jérémie Bruand le pousse dans ses retranchements, éprouve sa réactivité au profit de motifs aléatoires qui apparaissent au gré des pérégrinations de son chalumeau. Les bandes abrasives ne sont utiles que planes et au contact d’un matériau ? L’artiste les présente alors en volume, en nombre, fixes ou en mouvement. Elles deviennent le matériau, le support.

Le travail en série s’ancre dans une logique de l’unicité qui ne peut transparaître que dans le nombre. Ce n’est qu’en répétant scrupuleusement un protocole que chaque pièce se révèle unique. Jeu de hasard, oui, mais maitrisé. Jérémie Bruand conçoit les règles, les applique, invariablement. Dans cette maîtrise tant désirée mais fatalement illusoire, Jérémie Bruand propose une double dynamique au rôle du peintre, à la fois acteur et spectateur de son œuvre. L’idée de la trace, de l’histoire du matériau prend part à la singularité de chaque pièce.

La multiplicité des œuvres permet ensuite d’envisager autant de possibilités de les présenter. Toujours dans un désir contemplatif, voire méditatif, parfois en présentant une œuvre en cours afin de visualiser le procédé. Qu’ils s’agissent finalement de photographies, d’installations, de papier fax ou de marqueur, la réflexion est celle du peintre, de l’expérimentation de réactions. Celles des matériaux, celles de l’artiste lui-même, celles de traces, d’usure, d’anecdotes ou de tentatives. L’infime poésie de matériaux manufacturiers se révèle dans les stigmates qu’ils portent.

L’industriel devient harmonieux, la simplicité du matériau est touchante, il redevient matière. La nature reprend ses droits et s’impose dans des œuvres pourtant nourries de récupération et d’usinage.

 

—————————————————————————

 

Interview réalisé par AAAR.fr ( ART Visuel en région Centre):

https://vimeo.com/94772113